Fin de partie
Départ le vendredi 24 avril 2026 à 14h00
« Quelque chose suit son cours », répète à l’envi l’énigmatique personnage de Beckett. Et sur la Trin’40, ce « quelque chose » se rapproche de son dénouement, puisqu’au cinquième et dernier jour de course, les écarts se creusent et les hiérarchies commencent à s’esquisser. Mais en course au large, l’acquis est illusoire, et à l’inverse des héros du dramaturge irlandais, nos 29 marins ne craignent pas de mourir d’ennui sur la route qui les ramène vers la Trinité.
Le charme de la météo, c’est qu’on a beau employer moult cerveaux à essayer de l’anticiper, elle n’en fait souvent qu’à sa tête à l’arrivée ! Mais cette fois-ci, c’’est plutôt à l’avantage des marins de la Trin’40. Depuis plusieurs jours, tous voyaient gonfler sur leurs fichiers une belle bulle sans vent, installée pile à l’endroit où la direction de course avait décidé de déposer la dernière marque de parcours. Mais c’est finalement avec un flux certes un peu instable mais bien réel, que Guillaume Pirouelle (Sogestran – Seafrigo, 197) a pu glisser et enrouler le premier le waypoint Gironde dans la soirée, et entamer au près la remontée vers la Trinité.
Leader depuis Penmarc’h, au deuxième jour de course, la Havrais continue à dérouler une partition sans fausse note, réussissant au passage à conforter son avance et sécuriser une victoire qui lui tend désormais les bras. A 12 milles de son tableau arrière, Corentin Douguet (SNSM, Faites un don, 209) ne pouvait que partager ce constat : « Les conditions sont stables, on va tirer des bords de près mais dans des situations pas hyper complexes, donc là, sauf problème technique de part et d’autre, ça ne devrait pas trop bouger entre Guillaume et moi, ni entre moi et le groupe de derrière. Après ça reste du bateau à voile, il peut se passer plein de trucs, mais là ça semble un peu figé ! »
Et l’expérimenté marin de souligner que, si les occasions de revenir n’ont pas été nombreuses car les zones de transition finalement rares, « Guillaume n’a pas fait beaucoup d’erreurs. A Penmarc’h je lui ai un peu filé les commandes quand je me suis arrêté faire une marche arrière avec mes algues de la quille. Et depuis, il n’a pas fait d’erreurs ! »
Bataille pour la troisième place
Rien n’est écrit en revanche pour la troisième place, où pas moins de cinq concurrents se tiennent en moins de 5 milles, et se livrent une bataille de tous les instants. Revenu très fort ces dernières heures avec son bateau mis à l’eau voilà trois semaines seulement, Axel Tréhin (Affaire à faire, 214), racontait ainsi avoir croisé le fer avec Fabien Delahaye (Legallais, 199) en début de nuit : « Il a essayé de me marcher dessus ! J’aurais fait pareil à sa place donc je ne lui en veux pas, mais ce n’était pas très agréable ! Quand j’abattais il relofait, quand je relofais il réessayait d’abattre pour m’écraser. A un moment on a commencé à bourrer, il y avait trop de vent pour tenir les gennakers, j’ai décidé d’arrêter de le regarder et faire ma sauce ! »
Résultat, le natif de Saint-Nazaire, récent second de la Transat Café L’Or aux côtés d’un certain Corentin Douguet, a été le premier à virer. Une opération stratégique qu’il tente de nous expliquer avec force pédagogie, mais un peu de fatigue aussi : « En gros, à gauche j’aurai un vent plus à droite que les mecs à droite qui auront un vent plus à gauche ! S’il y a besoin d’un dessin, en résumé, j’essaie de leur mettre une cuillère par en-dessous, c’est ça mon plan de bataille ! », disait celui qui reconnaissait « n’être pas arrivé le plus reposé, et en payer le prix ». « Il va falloir progresser pour aller accrocher le wagon de devant. Le bateau, je suis assez content, j’ai assez rapidement bricolé dans la baie au départ, et j’ai rebricolé hier au près, ce qui était vraiment le pire moment pour ça dans le sens où j’ai perdu pas mal de terrain, mais le bateau déboîte, j’en ai la confirmation ! »
« On est hyper serrés, la flotte est compacte ! »
Et des confirmations, ils en ont tous eu nos 29 solitaires encore en course, après l’abandon lundi de Vincent Riou, aux prises avec des problèmes de voile d’avant. « La course était vraiment magnifique, les conditions ont été vraiment sympas tout le long, c’était parfait pour reprendre le solo », résumait Luca Rosetti (Maccaferri Futura 212), à la lutte pour le top 10 après une régate « à essayer de rattraper la tête de course un peu tout le temps ! »
Juste devant lui, la bonne opération de la nuit est signée Keni Piperol Dampied (DREPACTION, 195) : ! « Je n’avais plus personne à l’AIS donc je ne savais pas où étaient les petits copains et je pensais qu’ils avançaient plus vite, mais en fait c’est plutôt moi le plus rapide, donc je suis content ! » Onzième au classement, à la lutte avec Robin Follin (Solano, 213), le skipper guadeloupéen a lui aussi rapidement viré après le waypoint Gironde, montrant son envie d’attaquer sur cette fin de course. « On est hyper serrés, la flotte est compacte. C’est à la fois excitant, motivant, stimulant, mais aussi fatiguant ! La remontée au près va être assez simple, là où ça va se corser c’est dans la baie de Quiberon où ce sera orageux, avec des zones de calme donc il faudra rester concentré jusqu’à la fin ».
Pour le skipper de DREPACTION, dont l’objectif principal était de trouver son rythme à bord après quatre ans sans solitaire, « le curseur a été placé au bon endroit : je n’ai pas cassé de matos, j’ai pas pris de risques inutiles ! Pour l’instant, ça se passe bien ! »
« Je suis bien en mer, j’adore ça ! »
Une satisfaction partagée derrière par Benoît Sineau (Ekinox, 211), qui a enroulé la marque de la Gironde en fin de nuit, en 23e position, au nez et à la sous-barbe de Thomas Lurton (Sireco, 166). Pour l’ancien entrepreneur, amateur éclairé qui a décidé de retrouver le chemin des pontons, les retrouvailles en solitaire « sont super, je suis bien en mer, j’adore ça ! Côté nourriture c’est très bien, même mieux que d’habitude d’ailleurs, je me suis astreint à manger et boire beaucoup – trois repas par jour, avec le bon nombre de calories ! Par contre le sommeil, c’est un peu plus dur, surtout vu les conditions, si on n’est pas dessus c’est compliqué ! »
Car il n’y a pas que devant que ça bataille fort, dans cette Class40 où chaque compétiteur semble trouver ce qu’il cherche : de l’engagement, de la difficulté, mais aussi la satisfaction de se bagarrer à la loyale, entre humains qui se reconnaissent et s’apprécient. Mais sur l’eau, ne se livrent aucun cadeau !